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  • Tome 1 - Escale 1
    (Marmelade Manor, Angleterre)

    Le ver dans la pomme

  • Tome 1 - Escale 2
    (Paris, France)

    Un Brunch un brin bruyant

  • Tome 1 - Escale 3
    (Mji wa Malaika, Lac Victoria, Afrique centrale)

    Une nouvelle dure à avaler

Accusant le coup de la nouvelle qui venait de tomber sans aucun avertissement, Charlotte laissa tomber toasts, cuillères et expérimentations de tartines avant d’exploser :

- Comment ça, mon mariage ? Comment ça, cuillère à ma mesure ?
- Oui, la quinzaine prochaine, avec le Vicomte Louis du Moulin.

Lord Marmelade annonça cette date avec toute la simplicité du monde, la moustache trempant avec nonchalance dans le thé encore fumant que j’avais posé devant lui. Pour Charlotte qui n’avait été dotée ni du charme d’Arabella, ni de la contenance de Lisbeth, cette déclaration équivalait celle d’une guerre et annonçait des représailles vigoureuses. Je vis son visage se décomposer et perdre toutes ses belles couleurs de pivoine, tandis qu’elle cherchait à parlementer :

- Mais enfin, ce n’est pas possible Père, c’est un canular, je suis trop jeune, vous plaisantez, non ?
- Je suis très sérieux ma chère, les dispositions ont été prises avecle Vicomte du Moulin lors de sa dernière venue à Londres, il arrive au Manoir demain dans la matinée, il n’y a rien à ajouter.
- Ah mais moi, j’ai plein de choses à ajouter ! Ça aurait eu du bon deme demander mon avis sur la question !
- Mais enfin, on ne demande pas l’avis d’une femme Charlottechérie !
- Et la Reine ? On ne lui demande pas son avis à la Reine ?

Charlotte avait réponse à tout, surtout lorsque nous n’étions pas d’accord avec elle, mais les chats ne faisant pas des chiens, elle devait son sens de la répartie à notre Père qui lui répondit sans lever un oeil de son journal :

- Sauf erreur de ma part, je ne vois pas encore de couronne sur votre tête.
- Voyez-vous ne suis pas un bibelot d’ornement que l’on expose pour faire briller l’hôte d’une maison !

Ne vous méprenez-pas, mon Père nous aimait toutes comme sa propre chair et son propre sang, mais il est vrai qu’à notre époque, les femmes n’avaient pas toujours les perspectives d’avenir qu’elles souhaitaient. Et pour un homme comme Lord Marmelade, faire le bonheur de ses filles, revenait à les gâter et à leur trouver le meilleur parti, afin qu’elles puissent continuer à vivre dans le même cadre charmant sans avoir à se soucier du lendemain. Aussi, je vous prierais de ne pas juger d’un oeil trop dur la réplique qui suivit :

- Tu es une jeune femme, toutes les femmes Marmelade finissent mariés aux meilleurs gendres de l’Empire, que ferais-tu d’autre de ta vie ?
- Je...

Les mots de Charlotte restèrent penauds coincés dans le fond de sa gorge en alpinistes amateurs et privés d’outillage tangible. La scène faisait peine à voir. Il faut vous confier qu’à nos jeunes âges, nous n’avions jamais réfléchi à ce que nous voulions vraiment faire de notre vie. Quand on a huit ou dix ans, on s’imagine que l’on restera enfant une éternité et quelques jours supplémentaires, qu’il y aura toujours un lendemain où songer à cette vie d’adulte. Charlotte me confiait souvent se voir artiste de carnaval, dresseuse d’animaux exotiques, journaliste d’investigation... Aucune de ces réponses ne semblaient être celles que l’on souhaitait d’une jeune fille de bonne famille.

Charlotte répondit alors la seule chose qu’il lui restait à répondre :

- À l’évidence pas ce que l’on attendra de moi.

Les débats du Brunch pouvait être animés mais, c’était bien la première fois qu’un tel soulèvement avait lieu. Nous étions toutes interdites, Arabella prête à se lever pour aller réconforter sa cadette, Lisbeth la main sur celle de maman, toutes deux pleines d’empathie. Fanny et Victorine échangeant des regards complices, sur le point de sortir une boutade qui dans l’atmosphère pesante aurait été bienvenue. Même Louise semblait porter une attention peu commune à la scène qui se déroulait sous nos yeux. Les plats et les théières eux-mêmes s’arrêtèrent de fumer pendant une seconde qui sembla en durer de nombreuses. Le pot de sucre encore vissé dans la main, j’étais figée par la scène qui se déroulait autour de la table. La colère était montée si vite et si fort sur ses joues que l’on avait du mal à distinguer là où sa peau rubis laissait place à sa chevelure de feu. Quand elle piquait ce genre crise, mieux valait décamper à l’autre bout de la maison et la laisser refroidir.

Charlotte laissa tomber ses couverts, se leva en hâte dans un tintamarre de pieds de fauteuil malmenés et de vaisselle qui s’entrechoque. Elle traversa le grand salon et le corridor d’un air dramatique, dévala l’escalier de pierre de l’entrée et s’enfuit dans le parc sans prendre soin d’attraper sa pèlerine. Largement habitués aux crises de l’avant-dernière, personne dans la maisonnée ne lui fit le plaisir de la suivre. Comme un mauvais soufflé, Charlotte retombait souvent sur sa colère. Et pendant que la discussion reprenait son cours sérieux dans la salle à manger, j’attrapais ma tasse de thé, m’excusais et remontais dans notre chambre pour suivre ma soeur des yeux depuis la fenêtre.

Elle resta un moment dans les grandes marches de l’entrée. Très vite, la bruine devait commencer à geler les jointures de ses doigts. Pourtant, plutôt devenir bleu myrtille que de rentrer et perdre la bataille. De mon perchoir, j'espérais que le froid calmerait sa colère et son front brûlant. Quand elle était contrariée, il me semblait que Charlotte était une de ces machines à vapeur, constamment au bord de l’explosion. Toutes les autres fois, elle avait fini par rentrer, la tête basse des animaux qui se sentent honteux d’avoir pu décevoir le maître. Elle allait alors s’enfermer dans notre chambre jusqu’au lendemain. Loin de faire pénitence, Cha prenait bien soin d’emporter un ouvrage avec elle, pour lire de tout son saoul sous les couvertures, mais j’étais la seule à connaître son manège. Au lever du jour suivant, elle faisait alors comme si de rien n’était, ayant fini par digérer son caprice et n’ayant plus rien à lire. Ainsi toutes les autres fois, Charlotte se serait réfugiée dans un roman bien confortable, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il ne s’agissait pas d’un caprice, il s’agissait de la décision qui allait changer toute sa vie. Elle pestait en se frottant les mains l’une contre l’autre et en remontant l’allée de hêtres. Ses souliers cognant leur souche en guise de représailles contre la nature qui n’avait rien fait pour la protéger de ce funeste sort.

Charlotte haïssait ces arbres dégingandés, en rangs d’oignons, trop défraîchis pour être au garde-à-vous. À travers leur allure négligée, ils portaient l’ennui des gens de la région. Tous les mêmes. Bien sûr, elle aurait pu s’émerveiller sur les millions de petits détails qui les différencient les uns des autres. Seulement au fil des allers retours sur ce chemin, ils avaient fini par s’effacer, par devenir transparents. “Je veux des palmiers, je veux des baobabs, je veux des fleurs exotiques dans mes cheveux. De la couleur, du parfum !” Lançaitelle souvent. Elle n’aspirait qu’à devenir ivre de nouveauté au point d’en oublier jusqu’à cette allée de hêtres. Ces pauvres arbres, dans leur quiétude quotidienne, finiraient bien par lui manquer le jour où elle se marierait pour de bon et devrait suivre son époux où bon lui semblerait. Voyez-vous, partir est souvent la seule solution pour apprécier ce que l’on a.

La chipie ne se retournait pas encore, elle était persuadée que quelqu’un finirait par courir à sa suite et à lui rendre sa raison. Bien disposée à aller le plus loin possible et à en faire baver Père, même si cela signifiait passer les quinze prochains jours au lit avec une fièvre carabinée.

Voyant l’heure tourner, l’après-midi avancer et la chair de sa chair qui ne rentrait plus, Mama décida d’aller chercher Charlotte qui faisait de son mieux pour masquer la crise de larmes ayant rougi son visage. Elle prit sa petite sauvage comme elle l’appelait affectueusement lorsque ma soeur avait le dos tourné, par les épaules, y plaçant une cape de laine épaisse.

- Venez ma puce douce, on va rentrer au chaud. Je vous monterai un plateau un peu plus tard, non seulement vous êtes frigorifiée, mais vous n’avez rien déjeuné.

Charlotte n’eut même pas la force de protester et se laissa faire, ne gardant de sa défiance qu’un menton haut et dédaigneux mais même de notre chambre, je remarquais son air triste de vent d’hiver. Je n’imaginais pas encore à quel point cela pouvait être difficile de perdre sa liberté en une seconde, aussi trouvais-je qu’elle exagérait tout de même un peu. Après tout, qui n’aimerait ne pas avoir tout son temps, une grande maison pour soi toute seule et un mari qui s’occuperait pour vous de tous les tracas de la vie ? Lorsque viendrait mon tour, j’étais certaine que j’accueillerais la nouvelle de mes fiançailles avec un peu plus d’enthousiasme. Et puis que pouvait-elle y faire de toutes façons ? Plus vite elle se résoudrait à sa condition maritale et plus vite elle pourrait trouver un moyen de s’adapter à la chose, voire de mener son train aussi facilement qu’ici. Peut-être même que son futur époux serait un amateur d’aventures exotiques et qu’il l’emmènerait visiter les contrées dont elle rêvait tant ? Mais pour le moment, la promise ne voyait vraiment pas les choses sous cet angle. Elles rentrèrent au Manoir et tandis qu’elles laissaient leurs vêtements de pluie à Mrs Podge, la gouvernante, je me cachais dans l’ombre des escaliers, attendant que Charlotte ne monte me rejoindre.

Au lieu de cela, elle fonça dans la salle commune sur laquelle j’avais, cachée dans l’ombre, une vue imprenable et lança une deuxième charge à notre père :

- Un Français ! Et pourquoi pas un bonobo ? - Un quoi ?

Lord Marmelade n’étant pas très versé en sciences de la nature avait beau ignorer qu’un bonobo était un grand singe, il se doutait clairement de la nature injurieuse de la réflexion de Charlotte. Elle se sentit obligée de préciser :

- Si le sacrement du mariage a pour principe la fidélité, aucun Français ne devrait y avoir droit. Ou alors il faudrait pouvoir préciser : “jusqu’à ce que les indiscrétions de monsieur nous séparent”. - Tu es dure Charlotte, tu ne connais aucun français, ils ne sont peutêtre pas tous malhonnêtes... Mama qui s’était précipitée à sa suite, tentait d’adoucir la tempête à venir de ses paroles de nuages de lait. Sans grand succès puisque Charlotte s’emporta de plus belle. - Et la reine soit louée ! J’ai assez lu sur ces bestioles pour savoir que je ne veux pas passer le restant de mes jours avec l’un de leurs spécimens. Hors de question. Quitte à vivre avec un animal, je préfère encore un perroquet ou un éléphant. - Ça peut s’arranger si tu le nourris assez bien. Lui lança Fanny dont l’un des jeux favoris, même adulte visiblement, consistait à pousser Charlotte le plus loin au-delà de ses limites et à profiter joyeusement du spectacle en gloussant entre ses mains

Victorine, qui ne supportait pas être en reste par rapport à son double pétulant ne manqua pas d’ajouter :

-Il faut dire qu’avec tes airs de harpie, tu formerais un couple merveilleux avec un perroquet.
- Je n’ai aucune leçon à recevoir de sales perruches de votre genre !
- Allons les filles, du calme, tempéra Lisbeth. Charlotte, ne le juge pas avant de l’avoir rencontré. Tu sais, Archie n’était pas l’époux le plus attentionné qui soit quand nous nous sommes rencontrés...
- Archie n’était pas né du côté ennemi de la Manche que je sache !
- Comme tu y vas, il y a tout à gagner à surmonter nos différences, le XXème siècle sera très certainement le siècle de la collaboration et de la paix entre les peuple, annonça Arabella, pleine d’un espoir contagieux.
- Et moi, je vous dis que je ne veux pas me marier avec un Français.

Ce qu’elle voulait évidemment dire par là, était que Français ou Chinois ou même Anglais de souche, personne ne ferait l’affaire pour Charlotte, tant qu’elle n’en aurait pas décidé autrement, mais la nationalité exotique de son fiancé lui fournissait une excuse toute trouvée pour protester.

-Il faut la comprendre, on ne connaît pas leurs manières, ils ont l’air plutôt grossiers. Argumenta Louise qui d’habitude ne prenait jamais parti pour qui que ce fut, préférant la neutralité de ses aiguilles. - Très bien ! Piqua à nouveau Victorine, à côté de Charlotte, il aura presque l’air civilisé.
- Vi, encore un mot et vous n’aurez plus rien de civilisé si je vous attrape !

Comme un tigre en cage qui venait d’en trouver la clé, elle manqua de se jeter sur la paire de jumelles en train de glousser, bien cachées derrières leurs gants. Mama et Arabella lui attrapèrent chacune un bras, évitant de peu le carnage tandis qu’elle protestait encore.

Lord Marmelade qui souhaitait conclure cette désagréable représentation et retourner à la lecture de ses journaux déclara d’une voix ferme :

- De toutes façons, tout a été décidé Charlotte, on ne revient pas sur ce genre d’accord. Cela ne se fait pas, ni sous mon toit, ni dans aucune autre famille qui se respecte.

Charlotte l'air abattu allait sortir quand elle fit volte-face, pris son courage à pleins poumons et dévoila son désir le plus secret :

- Père réfléchissez, je pourrais faire comme vous père, voyager avec vous. Je vous serais bien plus utile à vos côtés qu’auprès d’un mari encombrant !
- Même si l’on te donnait une vie pour cela, tu n’arriverais pas à la hauteur de mes papilles ! Rétorqua notre père.

Charlotte essuya l’affront et tenta une dernière manoeuvre de négociation :

- Et si, par le plus pur des hasards, j’arrivais dans un an à vous proposer le petit-déjeuner le plus enchanteur de votre vie, autour de la meilleure confiture que vous ayez dégusté, me laisseriez-vous mener la mienne comme je l’entends ?
- Je ne vois guère comment, en un an, tu pourrais acquérir la grâce et l’expérience que des années de goûters et autres tea party, que des centaines de pots de lemon curd et des navires entiers de thé auront forgés.
- Mais...
- Arrête donc un peu de rêver Charlotte, tu épouseras le Vicomte et tu me remercieras d’avoir trouvé un homme prêt à supporter ton caractère de cochon.

Malheureusement, c’est dans ces moments idiots où quelqu’un que l’on aime a la maladresse de nous blesser, que l’on trouve toute la force du désespoir pour frapper là où l’on fera le plus de dégâts à notre tour.

Il faudrait pouvoir montrer tout l’étendue de notre amour, faire preuve de patience et de pardon, mais le mal que l’on ressent est bien trop dur et il ne reste plus qu’une seule solution : faire mal pour atténuer la douleur, dire ce que l’on ne pense pas pour filer une bonne leçon. Et c’est précisément ce que fit Charlotte en serrant ses poings de rage et en ne manquant pas de fixer Père droit dans les yeux :

- Vous pouvez vous le garder votre gendre parfait, ce sera sans moi. D’ailleurs gardez tout, je ne veux plus rien de vous, ni vos curds, ni vos thé à la noix, ni vos brunchs endimanchés. Si vous n’aimez vos filles que la bague au doigt, alors je ne suis plus votre fille et vous n’êtes plus mon père !

Charlotte se détacha de l’emprise de ‘Liz et de Mama et sortit de la pièce en trombe. Père accusa le coup en tirant sur sa pipe en silence. Il n’en soufflait mot, mais les paroles de Charlotte avait touché quelque chose en lui de très sensible. Car dans l’ironie la plus totale, c’est toujours ceux que l’on aime le plus qui nous punissent le mieux et le plus durement. Est-ce qu’un Père ne voulait pas toujours le meilleur pour ses enfants ? Je le voyais les lèvres pincées, à regarder dans le vague, là où Charlotte n’était plus. Paralysé par sa fierté, il n’aurait pas eu l’idée d’aller la réconforter. Après tout, elle finirait par changer d’avis, par s’excuser pour son affront, n’est-ce pas ? Il jeta un coup d’oeil inquisiteur vers Mama qui se tourna et prit une nouvelle fois sur elle d’aller réconforter la petite furie rouge. En déglutissant tout le malaise de la situation, je me levais à sa suite pour les rejoindre dans notre chambre.

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