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  • Tome 1 - Escale 1
    (Marmelade Manor, Angleterre)

    Le ver dans la pomme

  • Tome 1 - Escale 2
    (Paris, France)

    Un Brunch un brin bruyant

  • Tome 1 - Escale 3
    (Mji wa Malaika, Lac Victoria, Afrique centrale)

    Une nouvelle dure à avaler

Quand elle ne lisait point ou n’était en vadrouille sur le domaine, Charlotte était souvent en cuisine, à superviser comme un général de guerre, la cuisson de ces joyaux liquides qui étaient disputés dans tout le royaume et qui auraient probablement pu déclencher une guerre comme la belle Hélène l’avait fait en son temps. On racontait, enfin Père racontait à qui voulait bien l’entendre que la Reine elle même ne prenait pas son thé sans une tartine de notre marmelade d’oranges amères de Sicile. Père réalisant la passion de sa jeune fille pour ces conserves n’avait pas manqué de lui apprendre tous les secrets des curds, compotes et autres chutneys. S’il ne laissait pas encore ma soeur vendre ses propres mélanges en son nom, ici à la maison, c’était une autre affaire et nous avions le droit à la primauté de ses créations, toutes aussi farfelues et délicieuses que celles de notre père.

Seuls une poignée d’hommes dans tout le pays peuvent se targuer d’avoir des papilles plus fines et plus inventives que celles de notre père Lord George Marmelade. Le royaume lui devait notamment le sandwich au concombre et au chutney de mangue, les scones au thé “Soleil Levant” ou encore le “sorbet de feu”, parfumé au piment oiseau des mers indiennes. Gourmand précoce et ayant souffert du manque de sucre de son enfance, il s’était juré de tout goûter au moins une fois avant d’en tirer jugement. Les épices s’en tiraient à bien meilleur compte que les personnes croisant son chemin, son opinion concernant les gens de sa propre espèce étant souvent brève et définitive. Ainsi quand il appréciait une personne, c’était du premier regard et ce pour toute la vie, mais s’il se prononçait en votre défaveur, mieux valait de plus jamais se présenter à lui ou dans sa demeure. Une décision de Lord Marmelade était toujours irrévocable.

Ainsi avait été instaurée la tradition du Brunch. Comme la constitution britannique, non pas sur un vulgaire papier mais par convention. C’està- dire que si Père n’en avait pas formulé la demande expressément, il avait semblait-il décidé qu’il en serait ainsi et nous nous étions pliées à sa décision. Cependant, soyez-en sûrs, notre présence autour des mets dominicaux était obligatoire. Et sa volonté était si contagieuse que tout le pays s’y était mis. En effet, peu de gens s’en rappellent encore aujourd’hui, mais le brunch, contraction d’un breakfast et d’un lunch en un seul et même délicieux repas était bel et bien une invention de Lord Marmelade. Et oui ! C’est à lui que l’on devait également le brouper (ce souper qui consiste à prendre un petit déjeuner avant de se coucher), le tunch (ce déjeuner tardif en fin d’après-midi où les desserts sont le plat principal et s’accompagnent de limonade) ou le brea (la première tasse de thé accompagnée d’épices, prise au saut du lit) mais tout le monde s’accordait sur ce point : le brunch était le meilleur repas de la journée. Et le Brunch du Marmelade Manor était à n’en pas douter, le meilleur brunch de tout l’Empire !

Certains weekends, les amis de Père et Mama étaient invités à partager notre tablée et l’évènement prenait la même tournure opulente qu’au moment des fêtes de fin d’année. Car si nous étions plutôt sages les autres semaines, en terme de menu et de quantités, le Brunch se devait d’être notre carte de visite et il en était de notre réputation de fournir un repas dont nos hôtes se souviendraient longtemps. Dans ces cas-là, le repas se passait sans anicroche et nous avions toujours laissé au dehors l’image d’une famille absolument parfaite.

Néanmoins cette semaine, le comité était réduit. Tout comme lorsque nous étions petites, la table ne comptait que neuf couverts pour nos parents et nous sept. Aucun enfant pour crier dans les couloirs tandis que Charlotte et moi jouions aux loups affamés. Aucun mari curieux à redécouvrir pour la énième fois entre deux bouchées et Dieu sait qu’ils étaient tous très particuliers pour nous qui n’avions pas eu de frères. Et pourtant, l’entrée, la cuisine et la salle à manger s’étaient remplies d’éclats de voix aussi vite que de victuailles. Les jumelles piaillaient avec Père, comme à leur habitude mais plus curieux, Arabella, Lisbeth et Louisa étaient toutes les trois en grande discussion avec Mama. Lorsque Charlotte était enfin descendue pour dire bonjour à tout le monde, il y eut ce flottement. Quelques secondes de silence dans un train de conversations bruyantes. C’était peut-être mon imagination, mais j’eus l’impression qu’il se tramait quelque chose.

- Bah alors quoi, a-t-elle lancée un peu perplexe, ai-je quelque chose sur le nez ?
- Non, non ma grande, tout va bien, lui répondit Lisbeth en apposant sa main délicate sur son dos.

Charlotte haussa les épaules et mis la main à la pâte pour apporter quelques plateaux sur la table. Chacun reprit ses conversations avec un peu trop d’empressement et malgré le sourire de notre aînée, je ne pouvais chasser ce pressentiment d’une anguille sous roche. D’abord, personne n’avait jamais qualifié Charlotte de “grande”, elle avait beau être l’avant-dernière, c’était elle que l’on considérait souvent comme le bébé de la tablée. Ensuite, le ballet si bien ordonné de ces dimanches était un peu brouillon aujourd’hui : tout le monde se disputait la place dans la cuisine pour mettre la touche finale à ses préparatifs, les unes se cognant aux autres dans un joyeux capharnaüm. Si tout avait la couleur de l’habitude, quelque chose ne collait définitivement pas avec le tableau du Brunch. Par exemple, ‘Bella si souvent calme était particulièrement animée et ne cessait de nous poser des questions à moi et à Cha :

- Alors que lisez-vous en ce moment ?
- Je viens de terminer le dernier travelogue d’Isabella Bird ! Commença Charlotte avec enthousiasme, d’une voix qui traversait les pièces. Elle s’était installée au Japon, vous vous rendezcompte ? Le Japon ! La terre la plus lointaine qui soit ! Je vous le dis, cette femme est une force de la nature.
- Effectivement, il en faut de la poigne, et toi So ?
- Et bien je... J’avais un peu honte de répondre devant Charlotte que j’étais à nouveau plongée dans une romance, mais elle ne m’en laissa pas le temps et me coupa la parole. Pour une fois, je n’en étais pas fâchée, penchée sur mes théières et un mélange de thé parfumé à la pêche blanche et au cerisier.

- Il aura fallu que sa soeur succombe pour qu’Isabella n’arrête de parcourir le monde... Vous imaginez comme ce serait affreux, si l’une de nous venait à disparaître d’un seul coup ?
- Mais enfin voyons Charlotte, ne dit pas des choses aussi terribles ! Sermona Mama qui passait par là. Bien sûr qu’il ne vous arrivera rien.
- Oui, c’est sûr qu’ici, il ne risque rien de nous arriver... marmonna ma soeur, une main occupée à dompter une boucle dissidente de ses cheveux framboises et l’autre en train de maintenir plusieurs pots de gelée en équilibre contre son torse..
- Charlotte, avertit de nouveau notre mère qui était elle aussi décidément bien agitée et repassait par là, je t’ai déjà dit de poser les pots sur un plateau, une tache écarlate sur ce coton d’Egypte rose et ta robe serait ruinée.

Cha roula des yeux dans ma direction et je me mis à pouffer. Elle vint soudain me murmurer à l’oreille “et bien c’est simple, il suffirait alors de me tremper entièrement dans une cuve de confiture et le tour serait joué !” Je ris doucement, la relançant à voix basse “ Avoue que tu adorerais ça !” “Oui, juste pour voir la tête de tout le monde” et elle me gratifia d’un clin d’oeil. Elle plaisantait, je savais qu’on ne l’aurait pas prise nulle part au monde en délit de mauvais accoutrement. C’était une de ses petites contradictions. Elle avait beau aimer crapahuter dans la campagne plus que de raison, elle faisait toujours en sorte d’être aussi présentable que n’importe quelle jeune fille bien élevée.

Arabella reprit son interrogatoire de plus belle :

- Avez-vous fait des balades intéressantes récemment ?
- Et bien nous attendons le retour de la belle saison, expliquai-je. C’est encore un peu trop frais à mon goût pour passer de longues heures dehors.

Charlotte qui s’était résolue à ne point battre aujourd’hui son record en port de pots de confitures à un seul bras et à attraper un plateau bien trop haut pour elle dans le meuble serviteur, se tourna vers nous en équilibre précaire sur le seau retourné qui devait lui servir d’escabeau.

- Je ne sais pas pourquoi vous vous acharnez à nous demander ce qu’il se passe ici, vous savez fort bien qu’il ne se passe jamais rien. Les journées sont toujours les mêmes à Marmelade Manor.
- Les choses changent ma petite Cha, assena une des jumelles en tentant de lui chatouiller les flancs pour lui faire perdre son aplomb.
- Vicky, tais-toi. Intima Louise d’un ton sévère avant de sortir s’installer dans la salle à manger.
- Oui, allez à table de toutes façons. Conclut Arabella, un bouquet de petites cuillères en argent en guise de sceptre à la main.
- Quoi, c’est vrai, non ? Les choses peuvent changer et il faut toujours y être préparées.
- Bon dieu, mais apprends donc un peu à fermer ton clapet. Menaça ‘Bella. Elle brandissait les cuillères avec un air qui ne laissait aucune chance à Victorine, si celle-ci ne se taisait pas bientôt.

De nouveau l’impression que l’on ne nous disait pas quelque chose me tiraillait l’intérieur. Mais Charlotte n’avait pas l’air d’avoir noté quoi que ce soit d’alarmant et était partie à la suite de Louise, son butin confit confortablement installé sur un plateau.

À table, sentant la menace se préciser, je m’empresser de questionner les unes et les autres.

“Attendez-vous un nouvel heureux événement ?” Mais les jumelles auraient forcément déjà laissé échappé le chat du sac et mis les pieds dans le plat si la famille devait encore s'agrandir. “Tout le monde est-il en bonne santé ?” Oui, oui, si tant est que Monsieur Green puisse entrer dans la catégorie des gens en bonne santé, la famille Marmelade avait jusqu’ici la chance de ne compter que des membres sains de corps et d’appétit. “L’un de vos maris se présente-t-il aux prochaines élections ?” Mais enfin voyons Sophia, nous n’avons pas les moyens de corrompre suffisamment d’électeurs pour cela plaisanta-t-on. “Prévoyez-vous de déménager ?” Non voyons, pourquoi diable irait-on déménager ?

Charlotte, assise à ma droite, occupée à étaler différentes types de confitures sur le même toast grillé, me regardait d’un air suspicieux, se demandant probablement quelle mouche m’avait piquée. Elle était loin de se douter que la mouche lui était aujourd’hui destinée et qu’elle portait le prénom charmant de Victorine. Dans un sourire que je n’arrivais pas vraiment à cerner, entre l’amusement et la cruauté, celle-ci ne pouvant plus se contenir, demanda l’air de rien :

- Alors Père et vous, racontez-nous, quelles nouvelles ici ?
- J’attendais justement votre venue mensuelle pour vous annoncer une bien heureuse nouvelle. Certaines d’entre vous étaient au courant et mais je suis heureux que nous ayons pu garder la surprise pour ce jour !

Fanny et Victorine se regardaient d’un air entendu. Si le secret avait filtré, il ne faudrait pas s’interroger longtemps sur l’origine de la fuite me dis-je... Père reprit sans me laisser le temps de poser la question.

- Je vous annonce le mariage prochain de Charlotte ! Notre petite Charlotte aux fruits a enfin trouvé cuillère à sa mesure !

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