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  • Tome 1 - Escale 1
    (Marmelade Manor, Angleterre)

    Le ver dans la pomme

  • Tome 1 - Escale 2
    (Paris, France)

    Un Brunch un brin bruyant

  • Tome 1 - Escale 3
    (Mji wa Malaika, Lac Victoria, Afrique centrale)

    Une nouvelle dure à avaler

"Recette pour faire une lady. Prenez un bon creuset anglais de ceux où sont nées Misses Evelina Anville(1) et Amelia Sedley(2). Vous n’avez pas encore eu l’honneur de faire leur connaissance ? Disons qu’il s’agit-là des plus appréciables jeunes filles que l’Empire ait compté. Les plus lisses et ennuyeuses également, si vous voulez mon humble avis. Jetez dans ce récipient deux onces apothicaires de bonnes manières et de modestie. Oui, nous autres anglais préférons la précision poétique d’une once à la rusticité barbare de vos grammes modernes. Ajoutez dans la bassine huit drachmes de notions de broderie, piano, chant et aquarelle... Talents ô combien nécessaires en dehors d’une soirée mondaine, me direz-vous. Laissez mariner une quinzaine de printemps en y mêlant cinq scruples(3) d’attentes parentales de succès dans le monde et un soupçon de bonne vieille coquetterie.

Prenez-donc cette recette et déchirez-la en menus morceaux. À présent, rassemblez ces petites miettes de papier. Non, hors de question de les fumer ! Quelle étrange et affreuse idée à la fois. Et cessez de m’interrompre à chaque phrase, sinon cette histoire n’en finira jamais ! Munissez-vous de votre plus joli couteau à beurre et tartinez ces morceaux au-dessus d’une généreuse couche de curd d’orange amère, sur un toast encore tiède et délicieusement fondant. Avalez le tout en petites bouchées sans faire de bruit. Mais si, allons, pas de chichi. Votre destin est encore un peu trop sec à votre goût ? Servez-vous donc un peu de thé, ça passera. C’est à tout le moins ce que m’a un jour dit, en substance, mon père : Lord Marmelade.”

Si Charlotte avait un jour le temps de conter ses propres mémoires, soyez certains qu’elle préluderait ainsi. À ce moment précis, Charlotte était encore loin de réaliser qu’une bonne recette, que ce soit celle d’une Shepard’s pie ou bien celle du bonheur, ne se cache jamais entre les pages d’un livre. À sa décharge, l’histoire débuta bel et bien dans une cuisine, un dimanche matin, dans l’effusion du brunch familial. Une fois par mois, les cinq soeurs aînées Marmelade déboulaient au château à grand renfort de carrioles, de malles et des fanfreluches. Et pendant tout un week-end, le château retrouvait l’âme de nos années d’enfance, quand nous étions toutes les sept réunies pour le plus grand plaisir et le grand damne de nos chers parents.

Sans surprise, la première à arriver était souvent Lisbeth, toujours en avance. Même quand elle amenait ses deux jeunes enfants, l’apparition de notre aînée se faisait toujours avec une solennité divine. Lorsque les portes en bois épais s’ouvraient sur elle, son parfum frais de lilas s’engouffrait dans toutes pièces et la maison entière se mettait à respirer.

En quelques mouvements pleins de grâce, Lisbeth quittait sa pèlerine de voyage pour se glisser dans un tablier de cuisine. Au Manoir Marmelade, le brunch avait toujours été une affaire de famille. Dans une autre maison, les aides cuisinières se seraient rebellées derechef face à un tel pied de nez aux conventions sociales, mais ici tout le monde était au fait des usages étranges du brunch sacré.

Lorsque l’on s’essaie pour la première fois à un plat raffiné, cela demande beaucoup de grandeur, afin d’être prêt à subir les pires déconfitures. Il faut du temps pour maîtriser l’art de la cuisine comme pour celui de faire des enfants. Cependant, Lisbeth, savoureuse exception qui infirma cette règle avait été un succès dès son plus jeune âge. Son teint de Lys, ses joues de poupée, son sourire de porcelaine, son port de reine et sa taille de guêpe avaient remporté un succès phénoménal durant son adolescence et c’est avec obéissance et dévotion qu’elle avait accepté la demande de Lord Archibald Cucumberbatch. D’un être affable, raide et insipide, elle avait fait un mari docile et presque sympathique qui le Jour du Brunch, n’hésitait jamais à l’assister dans la préparation des salades de fruits, de crudités fraîches et autres jus, tout cela sans protestation aucune.

Comme dans un ballet répété à l’avance, Lisbeth libérait la cuisine pile au moment où la voiture d’Arabella prenait place sur le parvis de Manoir. La seconde fille de nos parents avait tout d’une héroïne de roman gothique, belle et mystérieuse, une chevelure brune lui tombant jusqu’aux hanches qu’elle nouait en une tresse épaisse, toujours vêtue de robes amples qui donnaient à ses mouvement une élégance très moderne. Petites, Charlotte et moi étions toujours fourrées à la suite d’Arabella qui redoublait alors d’ingéniosité pour nous semer devant quelque sucrerie de son crû pour pouvoir aller se promener seule en forêt. Quand elle avait fini de déposer les gâteaux du Brunch sur le grand comptoir de la cuisine, elle plongeait alors les mains dans son tablier et en ressortait toujours des merveilles de douceur. Des bâtons de réglisse frais, des gouttes fondantes aux poires, des sucres à la menthe, des boules marbrées à l’anis appelés “yeux de boeufs”, et surtout des caramels emplis de crème à la vanille, la dernière création du grand-père Blackmoore. Arabella avait eu la chance d’être promise au ténébreux Leander Blackmoore et jamais couple n’eut été mieux assortis que ces deux là, la belle avait dompté la bête et tous deux héritant des Confiseries Blackmoore étaient désormais responsables du bonheur de tous les enfants du Royaume-Uni.

Quelques fois Arabella faisait voiture commune avec Louise, le mari de celle-ci, Mister Ansel Green, ayant une santé très fragile et ne pouvant quitter Londres à sa convenance. Louise de quatre ans sa cadette avait hérité tout comme Lisbeth des traits délicats et de la blondeur de notre grand-mère, Mrs Yvonne Marmelade. On eut dit une princesse autrichienne et d’ailleurs, elle ne manquait jamais de compenser la froideur silencieuse de ses manières par les tenues les plus fraîches et les plus en vogue possible qu’elle faisait venir de Paris ou d’Italie. Louise était celle de nous toutes qui s’intéressait le moins à la cuisine et qui ne semblait venir au Brunch que par convention. Non pas que notre compagnie ne l’incommode mais, disons qu’elle semblait préférer l’agitation de Londres qui ne lui laissait aucune occasion de s’ennuyer. En arrivant au manoir, elle se contentait de faire déposer la glacière de puddings givrés, sur le comptoir de la grande cuisine et de venir s’installer avec ses aiguilles et ses derniers ouvrages dans le petit salon, attendant sagement que l’on ne sonne l’heure de se mettre à table.

A contrario, dès que les jumelles arrivaient, les fourneaux se transformaient en arènes sauvages où le tohu-bohu des armes se voyait remplacé par le vacarme de la vaisselle. Fanny n’arrivait jamais sans une armada de charcuterie et de terrines que l’on devait détailler et placer sur les plus beaux plats. À Victorine revenait le rôle d’impératrice des pommes de terre et autres racines qu’elle préparait toujours de façon surprenante : croquettes croustillantes au fromage et cumin, galettes moelleuses au gingembre, popovers de patates aux milles poivres et poivrons.. Indiscrètes et indisciplinées, les jumelles ne manquaient jamais de piocher dans les plats des unes et des autres au fil des rires, des rumeurs et autres cancans de la région, leurs véritables épices de prédilection. Je me demandais toujours comment en étant voisines et en se fréquentant tous les jours, les jumelles regorgeaient toujours de nouvelles histoires à se raconter et à nous partager chaque Brunch. Malgré leurs effusions, Fanny et Victorine étaient accueillies par de grandes embrassades par Papa qui leur aurait sans doute donné le bon Dieu sans confession s’il en avait été question. Rien d’étonnant à cela, de nous toutes, elles étaient celles qui lui ressemblaient le plus, le même visage plein d’espièglerie et de tâches de rousseurs, la même propension à aimer les complots et conspirations en tous genres. Et chacune s’était prêtée au jeu favori de père avec grand enthousiasme et épousé

Père s’était résolu au fil des naissances de ses filles à ne pas avoir d’héritier mâle et de pouvoir en tirer le meilleur parti. À défaut de pouvoir briller sur le champ de bataille ou dans les affaires, les filles Marmelade étaient ses propres soldats, avant-postes pleines de charme et chaque mariage, un audacieux mouvement pour conquérir de nouvelles terres économiques. Sur le papier tout était clair comme un nuage de lait et cette recette infaillible, comme toutes celles sortant de la Maison Marmelade, avait déjà fait ses preuves cinq fois et demi.

À ce stade de la matinée, le tintamarre des trois compères devenait alors trop persistant pour être ignoré et c’est généralement le moment que je choisissais pour sortir de mon livre, de ma chambre et de ma paresse pour la compagnie des humains en chair et en os. Laissant mes histoires, je descendais donc faire le thé pour tout le monde en me demandant si tel personnage oserait enfin faire sa demande en mariage ou bien si l’héroïne arrivera à se sortir de tels ou tels périls. “Ah, Sophia, te voilà, sais-tu où est Charlotte ?” M’interpellait-on entre deux bises et avant d’avoir le temps de répondre, la voix ajoutait “N’oublie- pas le thé !” Je n’oubliais jamais le thé. Attention, même si mes esprits s’aventuraient ailleurs jusqu’à ce que Père ou Mère ne m’adresse la parole, je prenais tout de même mon rôle très à coeur. Le thé, c’était toute ma vie ! Enfin après les livres, je suppose, mais le thé n’était pas très loin derrière ! S’il vous vient à l’idée en préparant ce breuvage à la maison, qu’il vous suffit de jeter quelques feuilles dans de l’eau bouillie, c’est que tout votre apprentissage est à refaire. Le thé est une véritable science, chaque sorte mérite sa température, sa théière et son temps d’infusion. Chaque saison produit un type de feuilles au goût différent des précédentes et sans vouloir jeter des fleurs sous mes pas, il faut un palais particulièrement mature pour savoir choisir le mélange qui s’accorde parfaitement à la situation.

Depuis petite, Charlotte et moi étions celles qui avaient l’honneur d’accompagner Papa au port quand il était appelé à inspecter de nouveaux arrivages de la route des Indes. J’avais un peu la frousse de ces monstres de bois mais ma petite soeur me tenait fermement la main (ou bien je tenais fermement la sienne ?). Nous grimpions sur le pont principal qui avait été transformé pour l’occasion en marché de fortune, débordant d’étoffes précieuses et d’épices toujours plus incroyables. Nous plongions alors nos petits nez d’enfants dans les grands sacs de toile avant de prendre une grande bouffée d’exotisme. Les effluves du bout du monde nous tournaient la tête au point d’en avoir le fou rire. Malgré notre mal des bateaux (oui, même à quai) et la propension de Charlotte à vouloir aller se perdre en visitant les cales du navire, notre éducation à l’Art du Thé se consolidait de saison en saison. Au bout de quelques mois, nous savions reconnaître les notes du Darjeeling Indien et le parfum irremplaçable de l’Earl Grey. À six ans, nous inventions déjà nos premiers mélanges, en ajoutant des fruits séchés aux feuilles vénérables et si je veux être vraiment honnête avec vous, il est probable que ma grande soeur ait été un peu plus douée que moi dans cette sélection d’épices. Je crois que plus que toute autre membre de notre sororité, c’est elle qui avait hérité des facultés d’odorat et goût de Lord Marmelade. Si elle l’avait voulu, elle m’aurait probablement piqué la place devant les théières et mon poste de gardienne de notre bibliothèque des thés (oui, nous possédons aujourd’hui cinquantaine de mélanges différents, tous disposés dans de petites boîtes laquées que Père a fait venir du Royaume du Siam). Seulement voilà, il fallait plus que l’heure du thé pour sortir Charlotte de ses lectures. À moins de l’attirer par une balade matinale à cheval ou la préparation d’une chasse au trésor, pour lesquelles elle était alors la première hors de notre chambre, impossible d’en tirer quoi que fut avant l’heure tardive où toute la famille était déjà bien installée autour de la table de la salle à manger débordant de victuailles et de bonne humeur.

Je ne la blâmais guère, nous avions eu la chance d’avoir une mère très cultivée, qui au fil des voyages de notre Père, avait fait quérir les ouvrages les plus incroyables et les plus passionnants de notre époque. Soyons clairs, la bibliothèque d’une Lady se devait en cette fin de siècle d’être à l’image de cette éducation, sans faute et sans fil qui dépasse. Au menu, nous avions la Bible Saint James, bien évidemment ; des manuels pour vous apprendre à devenir un symbole de perfection et ces affreux romans sentimentaux qui faisaient glousser Fanny et Victorine le soir, longtemps après que les poules ce soient couchées au grand dam du reste de la couvée, bien trop jeune alors pour y comprendre goutte. Mais Mama avait veillé au grain et rempli les rayonnages en bois d’acajou de nombreux auteurs qui eût été bannis d’autres maisons. Lord Marmelade qui lisait très peu cédait toujours, son amour pour notre mère dépassant très largement ses craintes de nous voir devenir autre chose que des Ladies. Ainsi, dès notre plus jeune âge, les vers dans le panier de pommes des filles Marmelade s’étaient tour à tour appelés Louis Stevenson, Jules Verne ou encore Alexandre Dumas. Charlotte et moi avions très rapidement délaissé les lectures recommandées à de jeunes filles de bonnes lignées pour nous concentrer sur ces plumes qui nous emportaient très loin du nid familial. Les traductions n’étant pas monnaie courante à cette époque, aussi nous apprenions les diverses langues au fil de nos découvertes littéraires. J’excellais en langues germaniques et Charlotte parlait un français courant, même si nos accents étaient probablement aussi peu compréhensibles que l’anglais pour un membre d’une tribu reculée des terres australes. Nous aimions aussi fortement les auteurs anglo-saxons, même si Charlotte répugnait à lire les soeurs Brontë ou Jane Austen avec moi, les jugeant beaucoup trop mielleuses et un peu datées à son goût. Edgar Allan Poe, Mary Shelley et Monk Lewis que nous n’avions pu découvrir que récemment nous filaient de sacrés cauchemars et nous terminions généralement nos lectures l’une dans le lit de l’autre, une fin de chandelle brûlant jusqu’au petit matin pour conjurer le mauvais sort et faire fuir les fantômes. Aujourd’hui encore, lorsqu’une frayeur nocturne vient livrer dans ma chambre des suées froides, je roule en boule quelque drap et le place à mes pieds pour imaginer que ceux de Charlotte sont de nouveau contre les miens, petits, froids et si réconfortants.

Mais reprenons, ainsi, avec une bibliothèque digne de celle d’un salon littéraire de bonne facture, il était parfaitement compréhensible que Charlotte ait du mal à être ponctuelle. Il fallait appeler son nom dans les halls, crier son nom dans le grand escalier menant à nos chambres, puis à nouveau héler son nom dans le couloir de la bibliothèque pour qu’elle daigne sortir son nez de ses pages, tirée à quatre épingles, mais la tête encore en voyage sur un paquebot de papier. Elle descendait alors en hâte, ses jupons dans les mains pour aller chercher en réserve les douceurs qui étaient sa spécialité et faisaient la gloire de notre famille : les confitures.

(1) L’héroïne du roman éponyme de Fanny Burney, publié en 1778 qui raconte l’histoire d’une jeune Lady tentant de gagner l’amour d’un gentleman. Tout ce que Charlotte déteste !
(2) Le personnage secondaire de La foire aux Vanités de William Makepeace Thackeray, publié en 1846, Amelia est la caricature parfaite de la jeune fille de bonne famille sage et timide. Quel ennui...
(3) Le scruple était une vieille unité de mesure anglaise, absolument impraticable comme toutes les mesures anglo-saxonnes !

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